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On va où? / Sery Bailly

Mis à jour le 24 décembre 2018
Publié le 30/01/2017 à 11:54

Telle est la question angoissée que nous pose le chanteur zouglou nommé Bloko. Son nom m’a fait penser à la margarine utilisée jadis par nos mères pour apprêter nos mets. Mais ce bloco s’écrivait avec un c. Aujourd’hui il semble que la margarine sert à faire passer des critiques.

Une interrogation plus ancienne disait « On est où là ? ». Elle est moins angoissée parce qu’elle porte sur un état, une situation. On cherche à se situer dans l’espace mais on est sûr de sa place dans le monde et de son équilibre. L’autre question nous prend aux tripes à cause de ce qu’on subit, en raison d’une épreuve qui menace de se prolonger.

« On va où ? » est une question qui questionne notre dynamisme qui nous parle d’émergence. Cette dernière, avec sa verticalité crée le vertige et non l’angoisse. Non seulement on ne roule pas « cadeau », comme dit Tonton Zéla, mais on semble rouler à tombeau ouvert, ou au mieux vers un mur ! On voit que l’angoisse porte sur la destination (On va où ?) mais en réalité elle renvoie d’abord aux modalités du voyage. On s’inquiète de tous les signes qui ne sont pas de bon augure.

Quatre caïmans d’Houphouët-Boigny meurent, dont le fameux « Comandant ». On s’en émeut au niveau national. Non pas pour les pauvres sauriens mais pour savoir ce que cela signifie pour notre avenir d’humains éburnéens. On va où, quand les caïmans de Nanan ne nous protègent plus ?

De l’expression les « jeunes gens », on est passé à celle qui parle d’« enfants ». Ainsi des putschistes, on est passé aux mutins. On va où ? demande le zouglouman.

Imaginatifs, les Ivoiriens ont transformé le sigle RHDP en RH Deux Pieds. Aujourd’hui, après les élections, cela se confirme. La suite devient angoissante parce qu’on se demande s’il n’évolue pas à cloche pied ! D’aucuns, véritables mauvais esprits, viennent dire, après les nominations dans l’armée, que nous avons une confirmation des deux pieds ! On va où ? Sommes-nous des bipèdes ? Cela saute aux yeux. Ou bien étions-nous des iules ainsi que Zadi nommait les mille-pattes ? Peut-être qu’en ramenant les pattes de mille à deux, on avancera plus vite. Incontestable ! Mais la question de Bloko demeure : On va où ?
Pire qu’une inquiétude, « On va où ? » exprime une angoisse de la castration (manque de pouvoir ou de puissance), d’inanition (manque de nourriture ou de ressources), ou du chaos (désordre permanent), comme dirait le psychanalyste Grobli Z.
Face à la question de Bloko, on observe qu’il y a trois réactions possibles. Ceux qui sont soulagés et euphoriques exultent en disant « Tout est bien qui … ». Même s’ils traduisent une pointe de doute, les points de suspension constituent une invitation à partager leur optimisme grâce à une culture partagée. On s’était égaré mais on a retrouvé le bon chemin. Certains, considérant le dénouement de la crise des mutins et de la grève des fonctionnaires, disent même que nous devons nous réjouir d’un « bel acte de réconciliation ».
Dans la position intermédiaire, ceux qui sont moyennement inquiets disent que les remous altèrent le climat social. Le temps était beau jusqu’à ce que des nuages viennent s’amonceler. La croisière se passait bien jusqu’à ce que le bateau vienne à tanguer. Ils sont lucides ou simplement diplomates. En se limitant aux douleurs présentes, ils n’ont pas à raconter l’histoire de la maladie. 
Enfin il y a ceux qui mijotent dans leur angoisse. Selon eux le « On va où ? » de Bloko nous invite à scruter l’horizon ? Les remous ne viennent pas altérer mais révéler l’état de santé de la société, comme la fièvre fait sentir la maladie. Point n’est besoin de s’en prendre au thermomètre qui n’est qu’un indicateur de température. Ils ne veulent pas aller à l’hôpital des bien-portants, comme jadis disait Nanan.
Ils pensent qu’il est dérisoire de savoir si la crise est politique ou politisée. Si elle est sociétale, c’est plus angoissant. S’il y a du feu parce qu’il y a du gaz dans la maison, il ne suffit pas d’éteindre le feu. Toute nouvelle étincelle pourrait l’ébranler encore.
Quand la solidarité est en crise, aucun groupe ne sait ni ne veut savoir ce dont les autres souffrent. À chacun son comprimé, à chacun sa prime ! Ne fonctionne plus ni solidarité mécanique ni solidarité organique (Durkheim). Dans l’une on est les mêmes et on doit avoir la même chose. Dans l’autre, on est différents et complémentaires, mais chacun doit avoir sa part ! 
Les crises sans fin de la Guinée Bissau, fière à juste titre de sa première CAN, montrent que même une armée révolutionnaire ne se retire pas après la révolution. Il est vrai qu’en Chine, les descendants de Chu Teh se font discrets. On se plaint des mutins mais on célèbre les héros de la rébellion ! On s’excuse des désagréments de la mutinerie mais non pas de celles de la rébellion puisqu’elle ne saurait en avoir. 
Voilà un débat dont notre société ne pourra faire l’économie. Si ce sont des héros, on doit publiquement les célébrer, les honorer et les rémunérer. S’ils n’en sont pas, on va où, on fait quoi ? Peut-on être héros d’une partie de la nation ? Si oui, on est quoi pour l’autre partie ? En tous les cas, la condamnation du recours aux armes pour revendiquer, comme toute loi, ne saurait être rétroactive !
Qu’on les appelle « jeunes gens » ou « enfants », on nous invite à leur pardonner ce qu’ils ont fait de « gênant ». Cela ne pose pas de problème. La question « On va où ? » pose le problème de la transition vers la démocratie. Il était déjà difficile de passer du parti unique à la démocratie, voici que nous devons démocratiser une rébellion, c’est-à-dire la digérer et l‘assimiler !
Les héros de celle-ci sont comme nous tous, des tonneaux de Danaïde. Nul ne réussira à les remplir car la vie est ainsi faite qu’on a toujours besoin d’inspirer et d’expirer. L’oxygène ou l’argent qui entre dans les poumons sort aussitôt du thorax ! Il en va de même des réservoirs des motos nouvellement acquises. De là des besoins sans fin et une dette infinie ! Et les grands microbes auront beau faire la morale aux petits microbes, ce sera en pure perte. Nous sommes tous des microbes se disputant le même organisme ! Pour s’en convaincre, on n’a pas besoin de microscope électronique !
Tous les partis politiques qui arrivent au pouvoir subiront la même épreuve : le ressentiment des militants de la première heure qui estiment au fond de leur conscience que leur militantisme est un investissement. Il s’agit d’améliorer la société mais aussi et surtout la condition personnelle.
Je pense aux esclaves porteurs des lourds colis des conquérants anglais que les résistants ashantis voulaient mobiliser pour leur cause. Ils interrogèrent : qu’est-ce que nous gagnons avec vous ? On leur a promis une société de liberté. Mais la liberté ne se mange pas et les richesses appartiennent aux familles nobles.
Le principe même des primes que Koul Madou questionne, relève de la même logique. De la prime de sang (en tant que frère, ce qui t’appartient m’appartient) à la prime professionnelle (complément comparable au sel ou au piment de nos sauces), on voit qu’elles ont une histoire (lignage ou accord avec l’Etat) et n’ont nul besoin de fondement objectif.
Au lieu de la solidarité nationale, ce sera celle à l’intérieur des factions. Surviendront des rivalités entre fractions de la nation : matriculés contre non matriculés, camarades de parti contre camarades grévistes, houphouétistes bon teint contre houphouétistes « tchatcho » etc.
Toute angoisse est un demi-hommage. On voit l’acquis mais on redoute que la bulle n’éclate. Les gens s’interrogent sans être encore soumis à la question. Or toute interrogation est subversive. Elle transforme les exploits en illusion tout en souhaitant qu’ils se confirment.
À nous de ne pas dramatiser le « On va où ? » de Bloko. Dynamisme sans angoisse, c’est ce qu’on veut. Etre en mouvement et en équilibre, ailleurs et chez soi, dans l’ambiance et dans le calme, dans l’avoir et dans le partage. Nager sans se noyer dans un marasme moral. Voilà ce que j’ai compris avant même d’entendre la chanson zouglou.

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