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Imagologie / Sery Bailly

Mis à jour le 3 décembre 2018
Publié le 08/01/2017 à 11:19

Les gens aiment donner une certaine image d’eux. Ils ont une image d’eux-mêmes et des autres. Les deux images sont liées parce que les yeux qui regardent se donnent aussi à voir. D’ailleurs, ne sommes-nous pas à l’heure des « selfies » avec lesquels nous sommes invités à flatter nos ego et entretenir notre narcissisme ?

Parlant d’images, j’ai le sentiment de retourner au temps passionnant de mon initiation à l’imagologie. C’était aux débuts des années 70. Le Professeur Lezou D. G. venait de finir sa thèse de troisième cycle et il nous ramenait d’Europe l’imagologie. Si elle est l’étude des images littéraires, elle renvoie aussi à la manière dont les gens se représentent les uns les autres. L’auto-image est ainsi la façon dont on se voit, ce qu’on est à ses propres yeux. L’hétéro-image est alors la manière dont on voit l’autre ou on est vu par lui.

Nos humoristes n’ont pas attendu cette approche scientifique pour décrypter nos manières de danser. « Ici c’est chez nous » dansent les uns, « On s’en fout » danseraient les autres. D’autres encore s’exprimeraient avec des pas différents.  C’est la meilleure façon de gérer les images. Chacun doit être fier de lui mais en même temps accepter qu’on se moque de lui. Dérision et autodérision éloignent les guerres qui, pour se dérouler entre frères, ne sont pas moins meurtrières. Le nombre croissant de nos humoristes est-il en proportion des tensions qui animent notre société ?

Les images suggèrent. Chacun voit en elles ce qu’il veut bien voir. Chacun tire les conclusions qu’il veut bien en tirer. Ces images sont des représentations à plusieurs entrées mais aussi à plusieurs sorties. Tout est question de lien entre image et réalité. Celle-là se contente-t-elle de refléter celle-ci ou produit-elle une autre réalité ?
Les images ne datent pas d’aujourd’hui. Elles ne concernent pas non plus exclusivement notre pays. En effet, n’oublions pas ce que les Français disent des Allemands, des Belges et des Anglais, bien avant le Brexit, ce que les Allemands du sud pensent de ceux du nord.

Hier c’était Ahmadou Kourouma. Souvenez-vous de l’image de Séry dans Les soleils des indépendances. C’est lui et les siens qui ont chassé les Daho-Togo. Eux seuls n’est-ce pas ? Les images vieillissent sans prendre de rides. Son roman posthume est rempli des mêmes images, auto et hétéro. Voici celle des Malinkés : « En réalité, les vrais Dioulas sont des Malinkés comme moi. (…) partout en train de chercher à faire du profit avec du commerce plus ou moins légal ».Cette auto-image est-elle « auto-phobe » ? Voici celle des Bétés : « « Ils (les Malinkés) les trouvent très violents et très grégaires (qui suivent docilement les impulsions du groupe dans lequel ils se trouvent). Les Bétés sont toujours prêts à manifester et à tout piller (les maisons et les bureaux). Ils sont toujours prêts à se battre. ». Cette hétéro-image est-elle « hétéro-phobe » ou simplement un moment de la pratique de la dérision des uns envers les autres ?

L’actualité ivoirienne grouille d’images. C’est quoi un dictateur ? Chacun a ses yeux et sa vision ! C’est quoi un prisonnier politique ? Chacun a ses yeux et sa vision ! C’est quoi un républicain, un démocrate, une personne de gauche ou de droite… ? C’est quoi un indépendant, me suis-je moi-même demandé. Notre société est en pleine redéfinition d’elle-même, prenant soin de ne pas employer des mots qui blessent comme « microbes ».

A quoi peut servir alors l’imagologie politique ? Etudier la construction d’images de soi et des autres par les acteurs politiques. L’action principale de ces derniers en matière de communication, c’est de détruire l’image des adversaires, ce que les anglophones appellent « character assassination ».

Comment appliquer cette imagologie politique à la crise du FPI qui arrive à un tournant décisif ? C’est une entreprise fort délicate mais avec les cailloux qui fusent de partout, tous les miroirs ont déjà pris un coup. Dans ce qu’on peut appeler guerre politico-symbolique, je vois deux batailles majeures, l’une contre l’Oncle et l’autre contre le Père.

Comment attaquer l’image d’un oncle austère, ascétique et même monacal surnommé « gardien du temple » ? C’est simple ! Montrer qu’il n’est pas un saint homme, ni politiquement ni moralement ! Dès lors qu’il accepté ses indemnités qui sont d’un niveau conséquent, il ne peut qu’être un homme suspect (liens cachés avec le pouvoir) ou un humain ordinaire (c’est-à-dire attaché aux biens terrestres comme nous tous). Mais quel intérêt y a-t-il à se battre contre un oncle qui se cache derrière le Père. Il faudrait être très adroit pour tirer sur l’un sans atteindre l’autre ! Un changement tactique s’impose !

Au « Delenda est Carthago » (Il faut détruire Carthage) répétitif et compulsif du sénateur romain est venu succéder l’actuel « Delenda est Gbagbo ». Ce dernier qui a fait ses humanités ne sera pas surpris. Cette bataille se fait sous nos yeux en trois accrochages ou étapes : s’accrocher à l’image du père, la décrocher et enfin la démolir. Il est normal de prendre la résolution de rompre quand une image est de nature à desservir alors qu’elle doit servir surtout les hommes et femmes publics. Mais le parricide n’est pas une évidence culturelle.

La question d’image est peut-être d’abord une affaire d’imago : image mentale idéalisée de soi ou d’une autre personne. Le meurtre symbolique du Père est une épreuve délicate qui fait passer de l’idéalisation à la diabolisation. L’expression même pose déjà un problème de langage. Des propos peuvent être politiquement corrects sans l’être culturellement ! De là les dires et les dénégations, les langues qui fourchent et les pieds qui trébuchent !

J’en ai fait l’expérience. Dans les années 90, j’ai voulu écrire, à propos de Nanan, « Il faut tuer le Père ». N’étant pas sûr d’être bien compris, j’ai dû changer ma phrase. Il n’y a pas tant de gens chez nous qui connaissent le complexe d’Œdipe ! On m’aurait accusé de préparer un complot pour attenter à la vie de notre cher Nanan.

C’est l’occasion de dire que le nommé Œdipe, au lieu d’affronter son parricide et l’assumer, a préféré une fuite improductive. Celle-ci n’a pas écarté son destin et elle a débouché sur une errance pitoyable. Chez nous, Dogbowradji a combattu Zizimazi et Youcouriluè pour rebâtir le monde. Ces derniers occupent la place vide d’un père absent et dont on ne dit rien. Ce qui est historiquement nécessaire ne va pas sans risques. Voilà ce que disent les mythologies d’Europe et d’Éburnie.

Cependant, un parricide raté est une débâcle dont on ne se relève pas. Un parricide est un acte à part entière et non un simple certificat de genre de mort. Il ne peut se faire par procuration ou CPI interposé. Parricide n’est surtout pas synonyme de suicide !

Je comprends donc pourquoi il était impossible d’agir ouvertement dans le sens du parricide. Le contexte politico-culturel ne paraissait pas s’y prêter et ce Père est un véritable dur-à-cuire.

De là cette première étape : s’accrocher à l’image du Père qui était encore accrochée au mur du temple. On parlait de page à tourner mais il s’agissait en réalité d’une image ou d’une icône, comme disent les Orthodoxes. Cela va durer jusqu’aux législatives quand le miracle, utile dans toutes les religions, ne va pas se produire. L’anthropologie religieuse sait qu’en Afrique, une divinité non efficace doit être écartée au profit d’une autre. Point d’invocation platonique !

Nous en arrivons ainsi à la seconde étape qui est celle du décrochage. Que ce soit au sens aéronautique, religieux ou politique, il s’agit de s’éloigner d’un objet (étage d’une fusée ou image accrochée à un mur) ou d’une personne autrefois idéalisée. L’imagologie fait un bilan sincère, à la fois plein de contrition et de satisfaction, et rapporte que le parti est vu comme « xénophobe, sectaire et violent ». Même à l’ère des NTIC, on a besoin d’accuser son chien de rage pour le noyer !

Je demeure pourtant sceptique. Est-ce à un miroir de dire à quelqu’un que sa femme est belle ou laide ? Il dispose de ses propres yeux. A moins qu’il ne s’agisse de lui dire « regarde toi dans le miroir comme tu es laide ! » On nous a toujours dit : « La beauté est dans l’œil qui contemple ». Mais quand le doute s’installe dans un couple… ! Ce que les hommes n’ont pu coller, après des décennies de cohabitation et des années de médiation, un miroir ne peut le recoller.

L’imagologie arrive enfin à l’étape ultime qui est celle du parricide assumé. Sans être expert en stratégie, je le comprends. Comment chercher le saint Graal s’il n’y a pas eu de crucifixion ? Comment effectuer une succession s’il n’y a pas de vide à combler ? Le coup de grâce est donné, la résolution prise et l’hallali est sonné : à bas l’imago démago, « Delenda est Carthagbo ! ». Tel est le destin des adversaires ou des moutons de sacrifice ! On en veut à Judas pour rien car sans lui le destin du fils de l’homme ne se serait pas accompli. Les Pères doivent le comprendre et l’accepter !

Courage donc ! Des deux côtés le mal est infini ! S’acharner sur un Père à terre sera vu comme une grave faute morale et mal reçu. Mais un parricide raté constitue une initiation inachevée et même un tragique suicide. L’houphouétisme est le produit d’un parricide raté ou celui d’une momification réussie.

On peut s’en prendre au miroir et même le briser. Cela ne change rien à la laideur avec laquelle on veut rompre. Il ne sert à rien non plus d’agresser celui qui regarde dans le miroir et vous dit ce qu’il y voit. Si c’est « bou-bou » (singe), ça sort « bou-bou », aurait dit le photographe Nago ! A chacun d’assumer son image et son destin !

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