Analyses Archives Prof Sery Bailly

Hankoileu / Sery Bailly

Mis à jour le 26 décembre 2018
Publié le 02/02/2017 à 6:25

Tel est le titre de l’une des chansons les plus célèbres du musicien Anoman Brou Félix. C’est le titre phare de son premier disque. L’artiste va bientôt fêter ses 82 ans, le 5 février prochain. Je voudrais lui dire bon anniversaire et le célébrer pour deux raisons : il est un de nos héros nationaux (j’en ai témoigné dans mon autobiographie), et il est un homme modèle en plusieurs sens.

Mais si je peux lui rendre cet hommage, c’est grâce au livre de Zacharie Acafou, Itinéraire d’une légende, publié avec la collaboration de Tiburce Koffi. C’est un livre sur un artiste mais c’est assurément un livre d’art : mise en page, illustrations diverses (exemple : une guitare stylisée en page 90) qui viennent rompre la monotonie ou l’austérité qui marquent certains ouvrages. C’est aussi un livre d’histoire pour les jeunes qui ne savent pas à quoi ressemblait jadis la ville d’Abidjan et certaines vedettes du monde culturel ivoirien. C’est enfin un hommage mérité au peuple Akyé qui a beaucoup contribué à la naissance et au dynamisme de la musique ivoirienne. L’éditeur se nomme « La maison du souvenir », avec un sankofa stylisé comme logo.
Anoman Brou Félix est un héros non pas tragique mais émouvant. L’émotion vient d’abord de l’histoire de sa vie, ensuite de son opinion sur sa carrière, et enfin de la philosophie qui se dégage de certaines  de ses œuvres.
L’optimisme de départ apparait dans la chanson d’ouverture Hankoileu. Cette expression signifie « Chez nous » ou, comme diraient certains, « À chez nous pays ». Elle dit « Chez nous, il y a de la joie / Chez nous, il y a de l’amusement (…) Venez … Qu’on danse le chachacha ». Il y a là un lien avec l’écrivain Achebe et son « indépendance chachacha ». Sa foi nationaliste était sincère puisque son orchestre avait pour nom Ivoiris Band comme son congénère Amédée Pierre avait baptisé le sien Ivoiro Star. Ce dernier invitait son auditoire à boire le bon café de son pays !
Cette œuvre n’était sans doute pas révolutionnaire au sens musical. Et le guitariste Tiburce Koffi a raison. Mais, elle l’était au sens politique de révolution nationale, même si celle-ci n’est devenue ni démocratique ni populaire. Ces artistes étaient déterminés à le porter, ce nationalisme, et à l’apporter au peuple. La suite, on la connait. L’optimisme qui chantait s’est transformé en désenchantement. 
Il n’était pas naïf. Il avait l’intuition que le monde était menacé à travers le symbolisme de l’enfant malade sur lequel l’auteur s’arrête longuement. Il montre que la maladie renvoie à l’impuissance du mari. Celle-ci peut être mise en rapport avec le caractère factice de la virilité des pouvoirs africains. Ceux-ci sont forts dans la répression de leurs oppositions mais « débandent » et s’aplatissent devant l’impérialisme mondial et nos divers Boko Haram. 
Anoman Brou Félix dit par ailleurs « Je n’ai pas pu aller jusqu’au bout de ce que je voulais faire et devenir ». Ce bilan est  la fois honnête et émouvant. Il nous détourne de ce qui a été accompli pour centrer les regards sur ce qui n’a pas été réalisé. C’est le même sentiment qu’éprouve ce personnage de roman qui oppose destination et terminus, l’une étant ce qu’on désire et l’autre ce qui nous est imposé par le sort, l’histoire ou les dieux.
Qu’un de ses disques porte le titre « Le passé et le présent » montre qu’il ne se voyait pas d’avenir. Le face à face entre passé glorieux et présent problématique est presque tragique de lucidité mais surtout d’impuissance.
L’artiste lui-même est alors comparable à la femme et à la fleur qui ont pour destin de briller au sommet de leur éclat et de décliner au soir de leurs vies. Plus que de la nostalgie, ce sentiment parait tragique. Refus de se soumettre à l’échec et à un monde implacable, mais incapacité à renverser la tendance avec le Wami, la danse qu’il a inventée pendant son séjour parisien, à obliger son histoire à revenir sur ses pas pour retourner au temps de sa gloire !
Cependant, si nous célébrons Anoman Brou Félix, c’est pour deux types de raisons, son combat pour la vie et le combat de sa vie.
Il est orphelin de père et de mère la même année dès l’âge de 11 ans. Cette situation l’oblige à quitter l’école après les deux premières classes. Il va se battre pour survivre en fabriquant et vendant du papot. Peu de nos jeunes urbains savent ce qu’est le papot. Tant pis pour ceux qui ne connaissent pas leur histoire ni leur environnement ! Il cherchera à apprendre le métier de tailleur, après avoir été brièvement planton. Il a exercé également le métier d’agent de sécurité. Son grand mérite, et l’auteur insiste sur ce point, c’est qu’en tous ces domaines, singulièrement pour l’écriture et la guitare, il a été un autodidacte.
La musique deviendra son gagne-pain mais aussi et surtout sa passion. L’art sera alors le combat de sa vie. C’est un combat parce qu’il lui a fallu affronter différents obstacles : un mal de gorge qui compromet son statut de chanteur, la fonction de chef d’orchestre avec ses problèmes humains, l’exercice d’une double activité (de jour et de nuit), les répétitions nocturnes et douloureuses etc. Même l’apprentissage en autodidacte du banjo puis de la guitare ne s’est sans doute pas effectué sans souffrance. 
Il va sans dire qu’au contraire de ces obstacles, nombre de personnes ont aidé notre artiste. Nous avons ceux qui ont recueilli l’adolescent orphelin et l’ont initié à la couture. Il y a aussi ceux qui ont accueilli et hébergé la vedette expatriée en France.
Mais l’art lui-même ne va pas sans prose ni douleurs. Créer est une véritable parturition. Jouer de la guitare sur scène tout en bougeant à la manière d’un Chuck Berry est éreintant. Trouver des mots justes et des rimes convaincantes est épuisant. Inventer une danse et en faire la promotion en payant de sa personne est harassant. Subir les assauts des fans puis souffrir de leur infidélité en fin de parcours est démoralisant. C’est pour toutes ces raisons que parfois les artistes cherchent de la force dans le café ou d’autres substances. Certains peuvent d’ailleurs comparer leur affrontement avec le public à un combat de boxe qui les laisse en sueur et vidés de toute énergie. Ce n’est pas mon ami Monné Bou qui me contredirait avec ses jets physiquement éprouvants.
 L’art suppose un minimum de confiance en soi et en son génie. Mais il y a toujours le trac au moment du spectacle, de même que l’incertitude et l’angoisse concernant l’accueil d’une œuvre dès lors que celle-ci est en rupture avec les formes qui la précèdent. Une vedette est adulée mais bien souvent solitaire avant même que sa gloire ne commence à décliner.
L’art apporte des satisfactions qu’il faut tout de même mentionner. Il a vécu sa passion. Il a eu une vie pleine. Tous les artistes et singulièrement les musiciens, sont des séducteurs. L’élégant Anoman Brou Félix ne saurait se plaindre. Un écrivain (A.K. Armah) devait avoir des raisons d’attirer notre attention sur le fait qu’une guitare a une forme féminine avec des hanches avantageuses !
Anoman Brou Félix entre dans l’histoire comme l’aîné des guitaristes ivoiriens. Au nombre de ceux-ci, Acafou Z. et Tiburce Koffi citent Jimmy Hyacinthe, Désiré Bamba, Wedji Ped et d’autres. J’en profite pour saluer le talent de quelques guitaristes que j’apprécie (Sékou Diabaté, Afri Lué, Kenny Burell, Earl Klugh, Stanley Jordan…) et dire mon grand regret de ne pas connaitre les œuvres de Dez Gad, Luc Sigui et d’autres. Merci à Tiburce pour ce qu’il sait.
Le pays est en crise avec des palabres qui n’en finissent pas alors que les artistes ont vocation à réconcilier et donner de la joie. Mais le pays est le pays. Chez nous c’est chez nous. Hankoileu d’hier n’est pas Hankoileu d’aujourd’hui ! Mais Hankoileu c’est Hankoileu ! Plutôt que de voir ABF comme un pessimiste, il faut comprendre qu’il sollicite notre lucidité et notre inquiétude qui, à la différence de l’assurance excessive, sont sources de modestie et de solidarité.
Le vieux ne parait pas satisfait de son parcours. C’est à nous de le rassurer qu’il a beaucoup fait pour notre nation et sa culture. Il en sera convaincu si, aux médailles et dons qui lui ont été accordées et faits, nous ajoutons le respect, la considération et l’amour. Bon anniversaire Anoman Brou Félix ! Merci Z. Acafou pour cet hommage de bonne facture.

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