Côte d’Ivoire

Entretien Dr Coulibaly Pélibien Ghislain (sociologue et expert en genre) « les crimes commis à Man ont des raisons sociologiques »

Mis à jour le 21 novembre 2023
Publié le 21/11/2023 à 2:25 , , , , ,

L’assassinat à leur domicile dans un village à Man, d’une institutrice et son fils ne laisse personne indifférent. Selon Dr Coulibaly Pélibien Ghislain, un sociologue et expert en genre, l’acte posé sur ces personnes a des explications sociologiques et psychologiques. Dans cet entretien, il en parle.

 

Docteur Coulibaly Pélibien Ghislain, dans la matinée du lundi 20 novembre 2023, il a été découvert dans le village de Gbatongouin à Man, les corps sans vie d’une institutrice et de son fils de 7ans, leurs gorges tranchées. Sur le plan sociologique et psychologique, qu’est-ce qui peut pousser quelqu’un à poser de tels actes ?  

Nous pensons ici que nous sommes face à un crime crapuleux avec deux victimes que sont la mère et son fils. Disons que quand on regarde la société ivoirienne, on assiste à une sorte de banalisation de la violence. La question qu’il faille se poser est celle de savoir si la culture de la violence ne s’est pas érigée comme une norme ou une règle. Nous le disons parce qu’avec les différentes crises successives que la Côte d’Ivoire a connues, il y a eu beaucoup d’actes de violence qui ont été perpétrées dans le champ politique. Et on a assisté à des comportements très violents qui ont eu des impacts sur les vies des édifices publics parce qu’il n’est pas rare de voir chaque fois des mouvements d’humeur qui débouchent sur des destructions de biens publics, sur des destructions de biens privés. Lorsqu’il y a des mouvements d’humeur, surtout des débordements à des élections par exemple à des cas de violences. Les élections peuvent donc être un déclencheur de ces actes de violence.

Au-delà des violences généralisées souvent liées aux élections comme vous le dites docteur, est-ce qu’il y a d’autres types de violences qui pourraient justifier ce double crime à Man ?

Oui, il y a un deuxième niveau d’analyse. Et pour le comprendre, il faut voir la victime. Il s’agit ici d’un acte perpétré sur une femme. Je voudrais simplement rappeler quelques statistiques. Malheureusement, la Côte d’Ivoire n’échappe pas aux nombreux cas de violence basées sur le genre. Je rappelle qu ‘en 2010, la Côte d’Ivoire enregistrait 711 cas de violence basées sur le genre. Je parle bien de cas dénoncés mais effectivement pris en charge par nos structures compétentes. En 2019, le pays est passé à 3 193 cas de VBG. En 2020 on est passé à 5 405 cas, en 2021 ce sont 6 040 cas ont été enregistrés et en 2022, il y a eu plus de 7 000 cas de violence basées sur le genre.

Pour ceux qui ne savent pas ce que c’est que les violences basées sur le genre, ce sont les cas de viols, d’agressions sexuelles, d’agressions physiques, ce sont les cas de mariages forcés, des cas de dénis de ressources d’opportunité et de service, et ce sont les cas de violence psychologiques et émotionnelles. Ce sont donc des actes qui sont perpétrés contre le gré d’autrui à cause certainement de son sexe. Avec donc les statistiques citées plus haut en lien avec les cas de violences basées sur le genre, il existe de nombreux cas d’agression physiques, mais aussi d’agression sexuelles en Côte d’Ivoire.

Il y a un autre déclencheur. Vous savez tous qu’il y a aujourd’hui une montée en puissance de la consommation de la drogue. Vous avez certainement entendu parler de la drogue Kadhafi qui met le consommateur dans un état second.

Ces crimes-là peuvent être déclenchés soit par la consommation d’alcool, soit par la consommation de drogue. Mais n’oublions pas aussi qu’il existe des pratiques mystiques magico-religieuses qui demandent qu’on ait du sang. Et donc cela peut déboucher pourquoi pas sur des actes de violence. Ce sont là tant de facteurs déclencheurs de cette violence qui pour moi s’inscrit aujourd’hui dans une sorte de culture générale, aussi bien chez les jeunes que chez les adultes.

Docteur, des violences qui débouchent sur des morts d’hommes, ne sont pas les premières dont sont victimes les enseignants et les instituteurs surtout. La question de la sécurité des enseignants est-elle mise en cause, surtout pour ces enseignants affectés dans le pays profond ?

Malheureusement, c’est le corps enseignant qui est touché. Mais aucun citoyen n’est à l’abri. Aucun corps de métier n’est épargné. Il est aussi bon de savoir que ce n’est pas un cas spécifique à la Côte d’Ivoire. Tous les autres pays autour de nous connaissent des instabilités et l’insécurité. Il ne faudrait pas dramatiser le cas qui est survenu à Man. Ce sont des cas qui surviennent malheureusement. Mais le gouvernement ivoirien fait des efforts. Quand on regarde l’indice de sécurité, il n’est pas plus élevé que celui dans d’autres pays. La Côte d’Ivoire essaie de contenir les violences. Rappelez-vous d’où on vient. Le pays a connu de nombreuses crises militaro politiques dont celles de 2010-2011 a débouché sur plus de 3000 morts.

Les enseignants sont malheureusement touchés. Nous déplorons ce énième cas crapuleux et nous pensons que le gouvernement doit poursuivre la tolérance zéro et apporter une réponse ferme. Il faut que l’individu ou les individus auteurs de cet acte soient retrouvés. Et je pense que les services compétents sont à pied d’œuvre pour que cette affaire soit élucidée et que des décisions exemplaires soient prises pour décourager tous les hommes ou les femmes qui sont violents dans ce pays.

La violence vous l’avez dit, se voit partout tant chez les jeunes que chez les adultes. Quelles solutions ?

Nous pensons qu’il faut qu’il y ait des actions de sensibilisation des ménages et des familles. Cela pour démontrer que la colère est mauvaise conseillère. On peut avoir recours au dialogue, on peut avoir recours à la non-violence pour régler des problèmes. La sensibilisation est donc un élément important. La seconde chose est qu’il faut travailler avec les cellules familiales à l’effet de pouvoir mieux gérer les stress. Avec les crises que nous avons dans le monde entier, il y a un impact sur la cherté de la vie. Nous savons que les familles ivoiriennes sont à bout de souffle. Le gouvernement essaie de contenir la flambée des prix, malheureusement le défi est là. La vie en Côte d’Ivoire et ailleurs devient de plus en plus chère malgré toutes les dispositions prises par le gouvernement. Il faut donner les armes aux cellules familiales afin qu’elles puissent faire face à cette flambée de prix, cette cherté de la vie qui peut aussi constituer des actes de colère pouvant déboucher sur ces types de violence. Il faut aussi des mesures économiques pour accompagner le processus d’apaisement et de tolérance pour réduire l’impact de cette violence

Réalisé au téléphone par Richard Yasseu

7info.ci_logo

Abonnez-vous gratuitement à la newsletter 7info

L’INFO, VU DE CÔTE D’IVOIRE