Justice

Un géant pétrolier français visé par une plainte pour “complicité de crimes de guerre” après un massacre

Mis à jour le 18 novembre 2025
Publié le 18/11/2025 à 3:20 , , , , , , , ,

TotalEnergies est désormais accusé par l’ONG allemande European Center for Constitutional and Human Rights (ECCHR) d’avoir financé et soutenu matériellement des forces de sécurité mozambicaines impliquées dans de graves exactions entre juillet et septembre 2021.

Des allégations graves : détentions, tortures, morts 

Selon la plainte déposée auprès du parquet national antiterroriste (PNAT) à Paris, la multinationale a apporté un soutien direct à la Joint Task Force (JTF), une unité militaire mozambicaine. Cette force aurait, toujours selon l’ONG, “détenu, torturé et tué des dizaines de civils” au voisinage du site gazier d’Afungi, dans la province de Cabo Delgado, où se trouve le mégaprojet Mozambique LNG.

D’après des enquêtes médiatiques (notamment de Politico), on dénombre au moins 97 victimes identifiées : 75 hommes, 22 femmes. Certaines ont été enlevées, d’autres seraient mortes dans des containers, d’autres encore par balle ou suite à des violences physiques.

 L’ONG évoque aussi des disparus et des cas non recensés, avec “80 à 150 victimes supplémentaires non identifiées”, selon Le Monde.

Dans certains témoignages, des hommes auraient été entassés dans des container-cellules, affamés, battus, privés d’aération ou de soins, avec des conditions décrites comme “torture”.

 La Commission nationale des droits humains du Mozambique (CNDH) a elle-même soulevé que ces faits pourraient constituer des “exécutions sommaires, torture et autres traitements inhumains”.

 

La responsabilité présumée de TotalEnergies

L’ECCHR avance que TotalEnergies ne se serait pas contentée d’un rôle passif : elle l’accuse d’un soutien actif, financier et logistique, à la JTF. Il s’agirait, selon elle, de salaires, de bonus, ou encore de ressources matérielles (hébergement, nourriture, équipement) fournis aux soldats chargés de sécuriser le site gazier.

L’ONG soutient que TotalEnergies connaissait les risques : des documents internes (datant de 2020–2022) évoqueraient des signalements répétés de violations des droits humains (détentions arbitraires, torture, disparitions) dans les communautés autour du chantier d’Afungi.

 Selon certains rapports, la direction du projet aurait même envisagé que le lien financier entre l’entreprise et la force de sécurité militaire pouvait “faire de l’entreprise un acteur du conflit”.

Réponse de TotalEnergies

TotalEnergies nie les allégations. Dans sa réponse à Politico, l’entreprise assure qu’elle n’avait “aucune information” sur les événements décrits avant d’être contactée.

 Après les révélations, elle dit avoir mené des vérifications internes via sa filiale Mozambique LNG, qui affirme n’avoir “jamais reçu d’information indiquant que de tels événements aient eu lieu”, malgré des échanges réguliers avec les communautés locales.

Par ailleurs, TotalEnergies affirme avoir collaboré dès novembre 2024 avec les autorités mozambicaines pour qu’une enquête soit ouverte. Elle soutient également la démarche de la Commission nationale des droits humains (CNDH) du Mozambique, qui va mener sa propre investigation. Enfin, dans un communiqué antérieur, l’entreprise rappelle qu’elle a évacué “plus de 2 500 personnes” du site d’Afungi lors des violences de mars-avril 2021 et qu’elle a fourni “des moyens d’assistance d’urgence”.

 

Le contexte plus large : un projet à haut enjeu

Le projet Mozambique LNG, dans lequel TotalEnergies détient 26,5 %, est l’un des plus ambitieux au monde. Il est évalué à environ 20 milliards de dollars. Il avait été mis en pause après l’attaque djihadiste de mars-avril 2021 à Palma.

Malgré ces accusations, TotalEnergies prévoit de relancer le projet, dans un “mode confinement” (accès par air ou mer) pour des raisons de sécurité.

 

Enquête et enjeu judiciaire

L’ECCHR demande à la justice française de reconnaître la responsabilité pénale de TotalEnergies pour “complicité de crimes de guerre”, “torture”, et “disparitions forcées”, selon Reuters qui annonce que le PNAT (parquet national antiterroriste) à Paris est saisi de la plainte.

Le Mozambique de son côté a déjà ouvert une enquête pénale : le Procureur général a confirmé le 4 mars 2025 l’ouverture d’investigations.

Si les accusations sont confirmées, cela pourrait entraîner des conséquences judiciaires lourdes : condamnations, dommages financiers, renégociation des conditions de sécurité et des financements.

L’affaire révèle une tension croissante entre développement énergétique et droits de l’homme. TotalEnergies se trouve dans une posture délicate : d’un côté, un projet stratégique (Mozambique LNG) à relancer ; de l’autre, des accusations extrêmement lourdes de complicité de crimes de guerre. L’issue judiciaire, tant en France qu’au Mozambique, sera cruciale, et pourrait marquer un précédent pour la responsabilité des entreprises dans les zones de conflit.

Tristan SAHI

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