Le sable colle à la peau. L’eau frappe. Les pagnes se déchirent. Et pourtant elles avancent. Nous sommes le 24 décembre 1949. À Grand-Bassam, des milliers de femmes marchent vers la prison coloniale. Plus de 40 000 pas, afin d’obtenir la libération des militants du Parti démocratique de Côte d’Ivoire – RDA arrêtés quelques jours plus tôt.
Cet épisode de l’histoire politique ivoirienne est raconté dans l’ouvrage « La marche des femmes sur Grand-Bassam » de Henriette Diabaté.
À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, ce récit rappelle une mobilisation extraordinaire.
Environ quatre mille femmes, souvent illettrées, venues de plusieurs villes, décidées à affronter l’administration coloniale.
Une marche qui marque l’entrée des femmes dans la lutte politique.
Un contexte colonial qui pousse les femmes à agir
Tout commence par les arrestations de militants du PDCI-RDA. Plusieurs leaders sont emprisonnés à Grand-Bassam.
Les femmes demandent des explications aux autorités coloniales. Les mères, les sœurs, les épouses s’adressent d’abord au gouverneur Péchoux.
Celui-ci les renvoie vers le procureur. La décision naît alors : elles iront elles-mêmes à Bassam. A pieds.
À cette époque, les femmes ne jouent presque aucun rôle politique. Pourtant, dès la création du PDCI-RDA en 1946, les textes du parti prévoyaient une place pour elles.
Dans les faits, elles sont absentes. Selon le témoignage de Traoré Camara Aminata, la fille de Lamare Camara (un des détenus) et de Keita – une des meneuses de la marche – une seule femme travaille réellement aux côtés des hommes à cette période.
Il s’agit de Mademoiselle Kacou, future épouse Koffi-Gadeau, secrétaire-dactylographe personnelle de Félix Houphouët-Boigny.
En effet, les femmes ne jouaient pas de rôle actif malgré une section féminine créer à la création du parti en 1946.
Lorsque les hommes sont arrêtés, les femmes prennent une décision historique. Elles vont les remplacer. C’est leur première grande action politique.
Des femmes venues de partout
La mobilisation s’organise rapidement. Les manifestantes viennent en majorité de Treichville et d’Adjamé. Mais d’autres arrivent aussi de Bingerville, Bonoua, Moossou ou Bassam.
Certaines viennent même d’autres pays d’Afrique de l’Ouest. Ce sont des maliennes, des voltaïques et des nigériennes.
La plupart sont illettrées. Quelques intellectuelles les encadrent. L’organisation se fait souvent par groupes ethniques.
La propagande du parti et la presse parleront plus tard de quatre mille amazones. Et les femmes continuent d’arriver.
Dès le 21 décembre. Puis le 22, et le 23. Certaines marchent déjà à pied. D’autres arrivent par petits groupes. Le 24 décembre devient le grand jour.
Tromper la vigilance des autorités
Le matin du 22 décembre, certaines femmes se rendent à l’autogare de Bassam. L’objectif est simple. Il faut tromper la vigilance des autorités.
Moussokoro Camara se présente à la tête de son groupe. La veille femme porte les couleurs françaises et agite un petit drapeau tricolore.
Les forces de l’ordre pensent qu’il s’agit d’une manifestation en faveur des autorités coloniales. Elles laissent passer.
Mais l’afflux des femmes finit par éveiller les soupçons. La police impose alors une restriction. Les chauffeurs n’ont plus le droit de transporter plus de trois femmes à la fois vers Bassam.
Très vite, l’interdiction devient totale. Les femmes prennent alors une décision simple. Elles iront à pied.
Dans le livre, une phrase résume leur état d’esprit.
« Les femmes ont accepté d’aller à pied car, selon elles, elles ne sont pas nées avec des voitures », écrit l’auteure.
Une stratégie pensée par Marguerite Sacoum
Contrairement à ce que certains récits coloniaux ont laissé croire, la marche n’est pas improvisée. Une véritable stratégie est mise en place. Elle est pensée par Marguerite Sacoum.
Trois groupes sont constitués. Le premier groupe doit traverser le pont.
Si les policiers posent des questions, ces femmes doivent simplement dire qu’elles vont à Bassam et qu’elles y habitent.
Le deuxième groupe est formé de femmes plus âgées. Elles se placent devant la prison, dans des pirogues.
Les gendarmes sont alors obligés de leur tourner le dos pour les surveiller. Le troisième groupe, composé de jeunes filles, attend le moment décisif.
Lorsque les cris et les chants éclatent, elles avancent à leur tour. La coordination est impressionnante.
Environ quatre mille femmes, parlant parfois des langues différentes, sans téléphone, sans moyens modernes.
Le pont, la violence… et la détermination
Le pont qui mène à Bassam devient un véritable champ d’affrontement. Les forces coloniales tentent d’empêcher les femmes de passer.
Jets d’eau. Jets de sable. Coups. Les pagnes se déchirent. Certaines femmes sont culbutées dans les fossés remplis de boue et de détritus.
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Selon la presse de l’époque, notamment Le Patriote de Saint-Étienne du 27 décembre 1949, plus de quarante femmes sont blessées.
Parmi les manifestantes, l’une n’a que quinze ans. Malgré tout, les femmes continuent d’avancer.
L’Adjanou : quand le rituel devient résistance
À un moment de la marche, les femmes font appel à un rituel ancien : l’Adjanou. Ce rite sacré est normalement pratiqué lors de catastrophes majeures.
Ce sont les moments de guerre, de famine, d’incendie ou de grande sécheresse. Seules des femmes initiées peuvent l’exécuter.
La nuit, les initiées dansent nues. Le jour, elles portent des pagnes blancs et leur corps est couvert de kaolin.
Lors de la marche de Bassam, certaines femmes vêtues de blanc exécutent cette danse rituelle. Qu’on y croie ou non, la danse leur permet d’avancer.
Marie Koré, une figure de la marche
Parmi les manifestantes se trouve Marie Koré. Son parcours est déjà hors du commun. Elle a d’abord été mariée à un Européen et vivait au Plateau, quartier réservé aux colons.
Malgré les contraintes de l’époque, elle parvient à divorcer à l’amiable et récupère une partie de la fortune de son mari.
Avec cet argent, elle ouvre à Treichville le premier allocodrome d’Abidjan. Lorsque son second mari, le militant Sery Koné, est emprisonné, elle rejoint la marche.
Sur le pont, alors que les femmes sont bousculées et frappées, Marie Koré les encourage.
« Chez nous, nous n’avons pas peur de l’eau. Nous avons l’habitude de travailler dans l’eau. Ce n’est pas parce qu’on nous envoie un jet d’eau avec du sable que nous devons nous décourager.
Une personne qui veut aller au secours de son époux, de son frère ou de son fils ne doit pas reculer devant si peu de choses », relate le livre.
Avec d’autres manifestantes, elle réussit à forcer le barrage. La militante est finalement arrêtée et conduite au commissariat.
Quatre femmes, dont elle, sont déférées au parquet. Jugée en février 1950, Marie Koré est condamnée à deux mois de prison.
Elle ne verra jamais l’indépendance de la Côte d’Ivoire. Mais son nom reste gravé dans l’histoire.
Une marche qui marque l’histoire
La marche n’aboutit pas immédiatement à la libération des prisonniers. Mais son impact est immense.
L’événement est signalé jusqu’à Paris comme la première grande mobilisation politique féminine d’Afrique de l’Ouest à l’époque coloniale.
Les femmes ont été repoussées. Pourtant, leur détermination a profondément marqué les autorités coloniales.
Une mémoire à transmettre
Plus de soixante-dix ans plus tard, cette marche reste un moment fondateur. Des milliers de femmes, souvent invisibles dans les récits historiques, ont osé défier l’ordre colonial.
Elles ont marché pour leurs maris. Pour leurs frères. Pour leurs fils. Et surtout pour leur dignité.
À l’occasion du 8 mars, leur histoire rappelle une vérité simple. Bien avant les discours et les lois sur les droits des femmes, certaines avaient déjà choisi de se lever. Et de marcher.
Eirena Etté















