Analyses

Avatars, le degré zéro de la politique / Philippe Di Nacera

Mis à jour le 20 avril 2020
Publié le 20/04/2020 à 7:03 , , , , ,

En Côte d’Ivoire, certains pratiquent la politique à visage caché. Au point de créer des « avatars », c’est à dire des faux comptes sur Facebook, pour leur permettre de propager en toute sécurité leurs éminentes analyses, leurs soi-disant révélations fracassantes et toutes sortes de fausses informations, habillées d’une pseudo et auto-proclamée crédibilité.

Des avatars peuvent être ouverts par des personnalités publiques qui souhaitent pouvoir partager plus librement des analyses sans forcément se dévoiler. C’est peut-être le cas de Kyria Doukouré, que personne n’a jamais vu malgré les quelques photos publiées sur son compte Facebook, et qui délivre irrégulièrement des analyses assez fines sur son blog. Fermement encrée dans l’opposition au pouvoir Ouattara, elle se dit proche du PDCI. Est-elle un cadre de ce parti? Il n’est pas utile de le savoir. Mais si elle est suivie par un grand nombre d’internautes, son anonymat finit par lui nuire. Elle gagnerait à sortir du bois car rester cachée ne la crédibilise pas.

Regardez le nombre d’informations intéressantes et sourcées que l’on trouve dans le blog de Fernand Dédeh. On peut adhérer ou pas à ses analyses mais ce remarquable journaliste apporte une contribution indéniable au débat public. Pourquoi? Parce que tout simplement il applique les règles du métier de journaliste, ce que ne font évidemment pas les blogueurs anonymes dont l’objectif réel, au travers de leurs avatars, est d’asséner des vérités révélées ou même de créer des fake news.

Prenons l’exemple d’un autre profil, un homme politique de l’opposition, Jean Bonin Kouadio, Secrétaire Général adjoint du FPI. Il fait part régulièrement et ouvertement (je veux dire à visage découvert) de ses analyses. Il n’est pas journaliste, il n’applique donc pas les mêmes règles. Lui, veut partager ses points de vue, qui souvent ne sont pas très tendres pour le pouvoir, avec les Ivoiriens. A-t-il besoin de se cacher pour cela? Aucunement, et ses prises de postions, argumentées, ont la force que confère une parole publique et assumée. Il est parfaitement identifié, on sait d’où il parle. Chacun peut ensuite bâtir son opinion.

Ceux qui se cachent ont quelque chose à cacher. Ils sont de faux apôtres de l’information et de vrais agents de la désinformation. Ils sont le degré zéro de la politique et les mauvais génies de la démocratie qu’ils prétendent pourtant défendre à longueur de textes. Il y en a dans tous les camps. Nombreux sont des opposants mais il en existe aussi dans la proximité du pouvoir. Leur méthode est toujours la même : se présenter comme étant mieux informés que tous les Ivoiriens, donc se parer des faux habits de la vérité que l’on veut évidemment nous cacher ; se donner comme objectif officiel, forts de leurs sources extraordinaires, d’informer les Ivoiriens ignorants que nous sommes, alors que leur but réel est politique et vise à discréditer un ou des adversaires ; partir d’un bout de fait réel, lui donner l’ampleur d’une information colossale et le tordre à l’envie jusqu’à la désinformation pour faire passer des mensonges plus gros qu’eux.

Certains sont plus nocifs que d’autres. Prenons l’exemple de Chris Yapi. Je veux tout de suite dire que je n’ai rien contre lui. Comme tout le monde, je ne le connais pas. Il peut penser parfaitement ce qu’il veut, je n’en ai cure. C’est plutôt l’exemplarité du procédé que je veux dénoncer et décortiquer, ici, plus en détail. Qui se cache derrière ce charmant pseudonyme? Je n’en sais strictement rien. Je pourrais dire que ce monsieur a une relative belle plume (moins que Kyria Doukouré) et qu’à la lecture de ses textes, il se situe nettement dans l’opposition, ancienne ou plus récente, cela n’a aucune importance. Ce pseudo internaute non identifié publie ses diatribes en tant que blogueur, dans la partie réservée à cet effet par le média d’investigation français Mediapart. Il est ensuite largement partagé sur les réseaux sociaux par ses partisans qui poursuivent le même but. On voit déjà l’effet recherché : faire croire que ce média d’investigation ultra-crédible cautionne le contenu des publications de Chris Yapi. Ce n’est évidemment pas le cas.

Lorsque l’on arrive sur sa page, il se présente d’entrée de jeu comme suit : « Je suis Chris Yapi l’un des enquêteurs les plus persécutés de Côte d’Ivoire. Mes révélations sur les scandales politiques, économiques et sociaux en cours dans mon pays m’ont valu l’hostilité, que dis-je, l’animosité de la dictature de M. Ouattara, actuellement au pouvoir ». En quelques mots exagérés tout est dit. Je me pose la question de savoir combien d’arrestations, combien de gardes à vue, voire combien de condamnations par la justice du régime dictatorial Ivoirien, « l’enquêteur le plus persécuté de Côte d’Ivoire » a subi. Zéro, à ma connaissance. Déjà faudrait -t- il que ce génie de l’information se dévoile pour qu’éventuellement les forces de sécurité et la justice le poursuivent, ce qui l’autoriserait sûrement à ce prévaloir de ce titre de « plus persécuté de Côte d’Ivoire » qu’il semble porter comme une décoration. Jean Bonin Kouadio, d’après ce que je sais, n’est lui, aucunement persécuté et continue paisiblement à publier ses analyses.

Ni sur la forme ni sur le fond, donc, ces blogueurs anonymes ne respectent les règles qui pourraient leur apporter une once de crédibilité. Le danger vient du fait qu’au milieu d’informations connues de tous, vérifiables, Ce Monsieur Chris Yapi assène des « vérités », parfaitement invérifiables et toujours non sourcées. C’est de l’information Canada dry : ça ressemble à de l’information, ça a le goût de l’information, mais ce n’est pas de l’information. Avez-vous déjà vu une source citée par Chris Yapi? Jamais. Sans cela, ses écrits deviennent une suite d’affirmations sans fondement. Voici un exemple. Depuis la désignation par le RHDP de son candidat à la Présidence de la République, à savoir le Premier Ministre, Monsieur Amadou Gon Coulibaly, Chris Yapi n’a qu’une obsession, répéter que cette investiture est si contestée en interne qu’une guerre est déclarée au sein du parti présidentiel. Notamment entre le Premier Ministre et son Ministre d’Etat, Ministre de la Défense, Monsieur Hamed Bakayoko. Loin de moi la naïveté de croire que le grand amour a toujours régné entre ces deux hommes. Mais qu’il soit mariage d’amour ou de raison, mariage il y a eu car il en va, me semble -t- il, de l’intérêt bien compris du pouvoir. Répéter à longueur de publications que la guerre est déclarée entre eux sans l’étayer le moins du monde ne fait peser aucun doute quant à l’intention politique. Sauf qu’on attend toujours des éléments tangibles qui pourraient appuyer la thèse. Autre exemple, plus le mensonge est gros plus ça passe. Dans plusieurs publications il répète que le ministre de la Défense est un « malade imaginaire » (la preuve, il s’est si vite remis), laissant entendre que sa déclaration de positivité au coronavirus était un faux. C’est cela, faire de la politique? C’est ainsi qu’on convainc un électorat? Entre nous, quel homme politique, à l’heure des réseaux sociaux et de la société de l’information dans laquelle nous vivons, serait assez idiot pour prendre le risque de mentir à son peuple sur un tel sujet? Et pour quelle bénéfice, surtout? L’avatar Chris Yapi est l’archétype du blog caché malintentionné dont la nocivité pour le débat démocratique est patente.

On le comprend, ici comme pour d’autres, l’essentiel est ailleurs. Affirmer, répéter, calomnier, il en restera toujours quelque chose. En matière d’enquête, puisque nos avatars se targuent facilement d’être des « enquêteurs », ils feraient bien de se référer à un modèle du genre en Côte d’Ivoire, notre confrère « Éléphant déchaîné ». Lui, à visage bien découvert, et à coup de documents tangibles publiés dans ses colonnes, a réellement sorti un certain nombre de scandales. C’est la différence entre enquêteur et enquêteur auto-proclamé.

Il y a tout de même d’autres façons de faire de la politique. C’est un truisme de dire qu’il est difficile de rechercher le suffrage de ses compatriotes si on ne se dévoile pas. Ces comptes anonymes qui cherchent des effets de « coups de billard à trois bandes » n’ont qu’un efficacité faible sauf dans le poison qu’ils distillent dans le débat public. Les citoyens, dans une démocratie moderne, ne sont pas des moutons. Ils veulent savoir à qui ils ont affaire. J’ajoute que ce n’est pas parce qu’on utilise le canal des réseaux sociaux que l’on peut se targuer d’être moderne. Les réseaux ne sont qu’un tuyau moderne dans lequel il faut faire circuler du contenu. Or la propagation des fausses rumeurs, des fake news dit-on aujourd’hui, est vieille comme le monde (je me réfère à l’étude de Philippe Bourdin, professeur d’histoire moderne à l’Université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand, pour le Cercle Condorcet, « Les fausses nouvelles – mille ans d’histoire »). Que ce soit sur Facebook ou pas, les tenants de la rumeur, de l’insinuation, de l’affirmation sans fondement font de la vieille politique. Les retours de grisou peuvent se révéler dévastateurs. D’ailleurs, autre truisme, ce n’est pas non plus sur Facebook que l’on gagne ou que l’on perd une élection, mais là est un autre débat.

A quelques-moi mois de l’élection présidentielle, quelle soit repoussée ou pas suite à la pandémie de coronavirus, alertons les Ivoiriens de bien faire le tri, dans leur soif légitime d’information et de connaissance, entre le bon grain et l’ivraie.

(Crédit photo: afriksoir.net)

Philippe Di Nacera

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