Société

Hommage à S.E. John Boureima Kaboré

Mis à jour le 24 mai 2020
Publié le 23/05/2020 à 9:40 , , , ,

Le diplomate ivoirien rend un hommage à un de ses pairs, diplomate émérite dont l’excellent parcours dans les relations internationales, a inspiré plus d’un. John Bouréima Kaboré, ancien fonctionnaire international et Ambassadeur de la Haute Volta, fait partie des premiers plénipotentiaires africains, à avoir marqué d’une empreinte indélébile l’histoire des relations entre l’Afrique et le reste du monde. Dans un témoignage empreint de souvenirs, l’Ivoirien Essy Amara, tout dernier Secrétaire Général de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) avant sa transformation en Union Africaine, raconte l’homme. John Bouréima Kaboré, disparu le 12 mai dernier, avait des qualités qui transparaissaient bien au-delà du cadre professionnel. 

Un adage africain dit que « Dans les villages on connait toujours les meilleurs danseurs ». Avec l’avènement des Etats Africains nouvellement indépendants sur la scène internationale, des élites africains diplômés des meilleures universités européennes avaient émergé dans diverses activités des Etats.

Dans le domaine des relations internationales de la diplomatie, une poignée de jeunes diplomates talentueux donnèrent à leur pays une visibilité, une existence réelle sur la scène internationale. Ce fut le cas de S.E. John Bouréima KABORE, pièce maîtresse dans la diplomatie de la Haute Volta sous la présidence du Président Maurice YAMEOGO.

Ambassadeur de la Haute Volta à Washington et Représentant Permanent de son pays auprès des Nations-Unies à New York, il a laissé des traces indélébiles dans ces deux hauts lieux de la diplomatie internationale. De passage à l’époque à Washington, l’un de ses successeurs dans cette prestigieuse capitale du monde S.E. TELESPHORE m’avait longuement parlé du capital des relations humaines qu’il avait hérité de son prédécesseur qui avait arraché aux autorités américaines une invitation officielle du Président Maurice YAMEOGO à visiter les U.S.A.

Plus tard en ma qualité de Représentant Permanent de la Côte d’Ivoire aux Nations-Unies, au cours de mes déjeuners ou dîners à la résidence de la Haute Volta à New-York, nous avons eu dans nos débats sur des points traités par nos prédécesseurs, évoqué son nom, ses prises de positions sur tel ou tel cas.

Ce fut le cas avec les Ambassadeurs Aissa MENSAH GEORGES, Léandre BASSOLE, Michel KAFANDO, Gaétan OUEDRAOGO. Tous ne tarissaient pas d’éloge à son égard en parcourant ses interventions.

Selon Aimé CESAIRE « Le plus court chemin vers l’avenir passe par le passé ». Ses successeurs aux Nations-Unies ont tiré des leçons de son passage aux Nations-Unies.

Au cours d’un déjeuner organisé par Monsieur Jean Pierre Claver DAMIBA, Directeur Afrique au PNUD, en présence de Mesdames BALIMA (Haute Volta), DJERMAKOYE (Niger), les deux plus hauts fonctionnaires Africains dans le cabinet de Monsieur Kurt WALDHEIM, Secrétaire Général de l’ONU, son nom fut incidemment évoqué pour une mission que le Secrétaire Général voulait confier à une personnalité. Tous étaient d’accord sur un point :  KABORE avait le profil parfait pour cette mission car polyglotte, fin diplomate, expérimenté etc…

Plus tard, j’appris que la mission n’avait pas eu lieu du fait qu’un coup d’Etat était intervenu dans le pays concerné.

Voici comment j’avais connu de réputation S.E. John Bouréima KABORE sans l’avoir jamais rencontré.

L’occasion me fut donnée de le rencontrer en septembre 1985 aux Nations-Unies lors d’une table-ronde organisée par l’Iran sur le dialogue des civilisations en présence du Directeur Général de l’Unesco, Monsieur Amadou Mahtar M’BOW et un parterre d’imminente personnalités de tous les continents. L’Ambassadeur John Bouréima KABORE était le deuxième personnage sur la liste de la délégation de l’Unesco conduite par son Directeur Général. Nous étions voisins lors du déjeuner offert par le Secrétaire Général de l’ONU en l’honneur des participants à cette réunion de haut niveau.

Je fus, à première vue, impressionné par la pochette blanche en forme de losange de sa veste bleue claire. Il était un homme sociable, à l’aise en anglais, en français. Il était un poisson dans l’eau dans ce milieu qu’il connaissait bien.

Je fis trois visites à l’Unesco lors des cérémonies de signature de certaines conventions dont l’Unesco était dépositaire. Dans ce temple de la culture qu’est l’Unesco où s’était illustré HAMPATE BA avec sa célèbre remarque : « Quand un vieillard meurt en Afrique, c’est une bibliothèque qui brule »

S.E. KABORE étalait dans des déjeuners avec Madame Jacqueline BAUDRIER, ex Directrice de Radio-France et Représentante de la France à l’Unesco, Maître BOISSIER PALIN, Gabriel LISETTE, toute la gamme de ses connaissances. Il pouvait parler allègrement de Socrate père de la Maïeutique (faire accoucher les esprits), de Jean Pic de la Mirandole (célèbre érudit philosophe italien), de Frantz FANON, de la disgrâce du surintendant des finances de Louis XIV, Nicolas FOUQUET et de son Château de Vaux-le-Vicomte etc… Je retiens de lui d’une citation de Harry TRUMAN, 33ème Président des U.S.A. qu’il avait relevé lors d’un déjeuner avec des Ambassadeurs et qui disait : « On ne peut pas devenir riche en étant politicien à moins d’être un escroc ».

En résumé, c’était un homme de grande culture avec son passage à l’Unesco où il a eu à côtoyer de nombreux hommes de la culture. C’est ainsi qu’il avait toujours une approche pluridisciplinaire lorsqu’il analysait un sujet dans les échanges diplomatiques.

Nous étions assis au « Delegue Lounge » la Cafétéria des Nations-Unies avec Obed ASSAMOI, Ministre des Affaires Etrangères du Ghana, Victor GBEHO, Représentant Permanent du Ghana aux Nations-Unies. S.E. KABORE se détacha d’une délégation de l’Unesco venue pour l’Assemblée Générale de l’ONU. Il vint nous saluer et je ne savais pas que mes collègues le connaissaient.  Je leur ai dit « Voici Monsieur KABORE de la Haute Volta, fonctionnaire de l’Unesco ».

 Obed ASSAMOI dit alors : « Il est Ghanéen, son père est de Tamale et un de ses frères est Ministre et un autre est Lieutenant-Colonel dans l’armée ghanéenne ». « Oui » répondit-il « mais moi je suis citoyen, Ambassadeur de la Haute-Volta ».

Oui c’est cela l’Afrique rêvée par tous les Panafricanistes aujourd’hui. C’est en ce moment précis que j’avais compris la nature de la diversité culturelle, tout le syncrétisme qui ruisselait dans le sang de ce personnage. Il était aussi bien à l’aise avec les francophones qu’avec nos voisins anglophones.

Le Président HOUPHOUET-BOIGNY et ses collègues, voisins de la Côte d’Ivoire, avaient créé déjà en 1959 le Conseil de l’Entente, la plus vieille organisation internationale de notre région. Ce sont les prémices de toutes ces œuvres de construction de l’intégration africaine avec le plan d’action de Lagos de 1980, le traité d’Abuja 1991 et l’Union Africaine aujourd’hui.

La particularité du Conseil de l’Entente qui fut un cas « sui generis » réside dans le fait que les Ambassadeurs de chacun des 5 pays membres de cette organisation étaient de facto, même de jure, l’Ambassadeur des 4 pays qui n’ont pas une résidence diplomatique dans le pays donné.

L’Ambassadeur John Bouréima KABORE fut de cette race d’Ambassadeurs Africains qui étaient en réalité des Ambassadeurs des 4 pays membres du Conseil en raison des liens particuliers existant entre les Chefs d’Etat des membres du Conseil de l’Entente.

Son horizon diplomatique ne concernait pas seulement la Haute Volta, mais le Niger, le Dahomey, la Côte d’Ivoire et plus tard le Togo. Il était devenu aussi le prototype du citoyen idéal de la CEDEAO créé le 28 mai 1975 grâce à la volonté, la ténacité du Président HOUPHOUET-BOIGNY dans sa quête de sa recherche de la paix dans notre région. Il avait réalisé que nos Etats francophones, anglophones partagent les mêmes populations, les mêmes ethnies sur nos différentes frontières. Une paix durable et solide ne peut s’instaurer que si nous nous retrouvons dans une même structure pour travailler ensemble et régler les problèmes de notre région d’où la nécessité de passer de la CEAO entièrement francophone à la CEDEAO, reflet de la réalité sociologique de notre région. Sa carrière à l’Unesco a fait de lui de facto l’Ambassadeur de toute l’Afrique. Il défendait les intérêts de tous les Africains partout où il pouvait. Il était une référence africaine à l’Unesco.

Toutes les délégations africaines à l’Unesco le consultaient quand elles arrivaient à Paris pour une réunion. Pour la création du Prix Houphouët-Boigny à l’Unesco, ses avis ont été utiles au Président Houphouët-Boigny pour pérenniser ses œuvres de paix dans cette illustre institution de l’Unesco.

Commencé comme service fidèle de son pays, la carrière de S.E. John Bouréima KABORE se termina comme fidèle serviteur de toute l’Afrique.

Que son âme repose en paix et que Dieu Tout Puissant et Très Miséricordieux lui accorde une place de choix auprès de lui dans son paradis éternel.

Amara ESSY

–  Ancien Ambassadeur, Représentant Permanent de Côte d’Ivoire au Nations-Unies,

–  Ancien Ministre des Affaires Etrangères de Côte d’Ivoire,

–  Ancien Secrétaire Général de l’OUA,

–  Ancien Président de l’UA

–  Président du conseil de sécurité (Janvier 1990)

–  Président de la 49ème Session de l’Assemblée Générale de l’ONU 1994-1995.

7info.ci_logo

Abonnez-vous gratuitement à la newsletter 7info

L’INFO, VU DE CÔTE D’IVOIRE