Côte d’Ivoire

Anicette Zingbé, rescapée de l’immigration: «  J’ai vu l’enfer au Koweït »

Mis à jour le 13 juillet 2018
Publié le 09/02/2018 à 12:46

Partie au Koweït avec la complicité de son pasteur, Anicette Claudine Zingbé, raconte sa mésaventure. Le mode opératoire des nouveaux trafiquants d’hommes y est aussi révélé.

Que faisiez-vous avant d’aller au Koweït ?

Avant d’aller au Koweït, je faisais du commerce. En plus de cela j’étais pisteuse pendant les campagnes d’achat de cacao et du café dans le département de Danané. A la fin de chaque campagne, je me lançais dans la vente de l’huile rouge ou du riz de Danané et autres articles que je revendais à Abidjan ou Danané. Je gagnais honnêtement ma vie.

Pouvez-vous nous décrire le processus qui a conduit à votre départ?

Tout a commencé après la baisse des prix du cacao. Arrivé à un moment, il n’y avait pas d’argent pour acheter les produits et même rembourser ce que nous avons pris à crédit. J’avais la confiance des producteurs et de mon patron, je me suis débrouillée et j’ai remboursé ce que je devais aux producteurs. Comme les choses s’étaient compliquées, alors j’ai jugé bon d’en parler à l’homme de Dieu, Jean Charles, afin de prier pour moi pour que la situation s’arrange. Je lui ai même signifié que mon souhait était de quitter Danané pour aller ailleurs. Il m’a demandé d’attendre, tout en me demandant de respecter des moments de jeûne. Quelque temps après, il est venu me dire qu’il a prié dans le temps pour une fille du nom de Cynthia qui se trouve aujourd’hui en Europe avec un travail très bien payé. Cette Cynthia est la nièce du père spirituel du nom de Cotchi. Cynthia comme pour être reconnaissante du pasteur Jean Charles demande que ce dernier emmène des filles de son église pour travailler dans la société qui l’emploie, cela pour aider à l’avancement de l’église. Il nous a choisies au nombre de 5, en nous rassurant que, c’est la société en question qui devait payer nos visas et billets d’avion. Ce que nous devions rembourser une fois sur place en Europe. Il nous faisait cotiser de l’argent pour les formalités. Souvent, c’était 200000 FCFA ou 150000 FCFA que nous payions. J’ai eu tous les papiers en tout cas. Il nous a défendu d’en parler à qui que ce soit de peur que le diable ne vienne mettre les bâtons dans nos roues. Une fois à Abidjan, c’est chez son père spirituel qu’il nous a logées. Deux filles prénommées Marie et Aminata sont parties avant moi. Deux mois après le prophète m’appelle pour m’annoncer que mon visa est prêt et que je pouvais enfin partir. Il y a un certain Stéphane par qui les visas et billets d’avion passent.  Tout le temps, les papiers étaient dans la main de ce Stéphane. C’est à l’aéroport, quand c’était l’heure d’embarquer, qu’il me les a remis. Le premier billet j’ai lu Ethiopie là-dessus où nous avons fait escale. Ce qui m’a paru bizarre, c’est quand un policier au contrôle m’a demandé où je vais. Je n’ai pas pu répondre, c’est Stéphane qui a parlé au policier qui m’a laissée partir. Tout cela veut dire que c’est une puissante organisation avec plusieurs personnes dedans. Ce qui est bien de savoir, c’est qu’avant que je ne parte, Marie, l’une des filles partie avant moi, a appelé le prophète pour lui dire de ne plus faire venir les autres. Car tout ce qui a été dit n’est que mensonge. Là où elles sont parties, c’est l’enfer. En cette période, je n’étais pas sur le net sinon, j’aurais eu cette information et je ne serais pas partie.

une fois arrivée au Koweït, que s’est-il passé?

Une fois arrivée au Koweït, je me suis connectée à un réseau social. Marie m’a appelée tout en pleurs en me demandant ce que j’étais venue faire dans ce pays esclavagiste. Mais avant que ma camarade ne m’appelle, la fille du prophète Cynthia m’a reçue dans leur bureau et la famille chez qui je devais aller travailler est venue leur remettre beaucoup d’argent. J’ai suivi la famille et nous sommes arrivés chez elle.  C’était une grande maison de 12 pièces. Mon travail consistait à nettoyer toutes les pièces de la maison chaque matin, laver les toilettes. J’ai fait le premier jour, deuxième jour, je ne pouvais plus. Car je commençais à travailler à 5 heures du matin pour finir à 1 heure du matin. A peine tu te reposes. J’ai appelé le prophète, le deuxième jour, pour lui faire savoir que ce qu’il avait dit n’est pas vrai. Je lui ai même dit que je voulais rentrer car je ne pouvais pas tenir. Il m’a dit de prendre courage et que c’est cela l’aventure. J’ai des messages vocaux ici dans mon téléphone qui attestent de ce que je dis présentement. Le monsieur pour finir, il parlait mal, il me menaçait. J’ai compris là que c’était un business et que mon sort était ainsi scellé. J’ai commencé à alerter toutes mes connaissances sur facebook. Certains amis sont allés à la police quand ils ont vu ma souffrance. La police a demandé que je vienne d’abord et ensuite, ils pourront faire le reste. Je n’ai personne dans la famille qui pouvait m’aider. Mon père n’étant plus en vie et ma maman, trop vieille. Je ne savais plus à quel saint me vouer. C’est sur moi que la famille compte pour vivre. Durant un mois j’ai tout essayé, en vain.  Des gens sont allés (un certain Delphin) voir le ministre Mabri pour prendre de l’argent en faisant croire au monsieur que c’est pour m’aider, pourtant zéro. Au finish, ils ont mis dans la tête du Mabri que je voulais l’arnaquer et le monsieur est resté dans son coin. J’ai mis tout dans la main de Dieu, je priais et jeûnais également. Après trois jours de jeûne sec, j’ai fait un songe. Et dans ce songe, on me disait que c’est une femme qui allait m’aider. Trois jours après ce songe, j’ai pris mon téléphone et j’ai vu un message qui disait  « C’est la maman de Christelle. Appelle-moi. Madame le maire. »  Sans tarder, j’ai appelé madame le maire de Bin-houyé qui, après m’avoir écouté, est rentrée dans une colère pas possible. Séance tenante, elle m’a promis mettre tout en œuvre pour me faire sortir de cet enfer. J’étais sceptique quand elle m’a dit ça car j’ai eu trop de promesses non tenues. Par jour elle pouvait appeler deux ou trois fois pour voir comment j’allais tout en me rassurant de mon retour au pays.  En deux semaines, elle a pu réunir tout ce qu’il fallait pour me faire revenir ici chez moi. Avant cet épisode je suis tombé malade et je ne travaillais pas. Ma famille d’accueil m’a ramenée à l’agence et ces derniers m’ont mise en prison sans même penser à me donner à manger. Ils m’ont dit qu’ils m’ont acheté avec ceux qui m’ont fait venir de la Côte d’Ivoire et que si je ne peux plus travailler de rembourser leur dû et rentrer chez moi. Ce sont au total plus d’un 1 600 000 de nos francs que Madame le maire a pu réunir pour me sortir des griffes de mes bourreaux.

Une fois sur le sol ivoirien quelle a été ta réaction ?

Je ne croyais vraiment pas que j’étais rentré chez moi, en Côte d’Ivoire. Pour moi c’était un rêve. Je rencontrais pour la première fois une jeune dame qui s’est fait insulter sur les réseaux sociaux en me défendant. J’étais toute malade et reconnaissante à toutes ces personnes qui m’ont soutenue tout ce temps de misère. J’ai pleuré car je ne croyais pas à ce qui m’était arrivé. J’avais tellement envie de manger la nourriture de chez moi que nous nous sommes rendues quelque part à Yopougon où nous avons mangé du foutou manioc avec la sauce appropriée.

Que deviennent les autres filles qui sont allées avant toi ?

Elles vivent toujours la même situation. La souffrance à outrance. La dernière fois lors de mon audition à la police, elles ont eu à échanger avec l’officier en charge du dossier. Elles sont dans cette galère que l’homme de Dieu et ses acolytes nous ont réservées au Koweït. Elles sont des esclaves sexuelles là-bas présentement. Parmi celles qui sont là-bas, une était la femme d’un jeune enseignant. Le prophète a mis dans la tête de cette dernière que son mari se trouvait derrière l’eau. Aujourd’hui quand elle appelle, elle ne fait que maudire le prophète Jean-Charles. Elles demandent l’aide de tout le monde pour sortir de cet enfer.

Pendant ton séjour, qu’est ce qui t’a beaucoup marqué ?

Quand je suis arrivée trois jours après, on m’a donné un tas d’habits à laver. A la maison, il y avait 12 personnes dont je devais laver les habits et repasser par la suite.  Ce jour-là, les filles de la maison m’ont envoyé leurs dessous tachetés de sang de menstrues pour laver.  Cela m’a tellement fait mal que j’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Je n’ai jamais vu une chose pareille. Laver les dessous avec les menstrues d’une autre femme. Vraiment, je n’en revenais pas. Et cela se fait partout dans toutes les familles où nos sœurs noires travaillent. Toutes les filles au Koweït vivent la même situation, si tu n’as personne pour rembourser l’argent que ces voyous ont payé tu resteras leur esclave à vie. Quand tu es là-bas, tu ne vois pas le soleil. On nous appelle  »KAGAMA », qui veut dire esclave. Tout ce qui est noir est esclave en pays arabe.

Qu’avez-vous à dire à vos sœurs qui rêvent de l’aventure?

Aller à l’aventure, n’est pas une mauvaise chose. Mais, il faut savoir où tu vas. Dans mon cas, je ne savais pas où j’allais. Je me suis tellement confiée à l’homme de Dieu que je n’ai pas imaginé un seul instant que je partais à l’abattoir. Il n’y a rien de tel quand tu es chez toi. Je demande à mes sœurs qui déjà font de petits commerces et autres activités lucratives, de se contenter de leurs commerces. Ici je peux rentrer chez les parents et même les voisins trouver de quoi à manger quand je n’ai rien. Là-bas, non seulement tu ne manges pas, mais tu vas travailler sans être payée. Les intermédiaires pour se rendre en Europe ou ailleurs d’autres, ce sont des réseaux de trafic d’êtres humains. Il faut aller par la voie normale. Tu fais tes papiers en bonne et due forme. Moi j’ai vécu l’enfer. S’il y a un autre enfer qui dépasse ce que j’ai vécu, je vais prier Dieu pour ne pas que je le croise. J’ai vu l’enfer. Je n’encourage personne à prendre la route qui mène au Koweït et même les autres pays arabes. C’est l’enfer même.

 

7info.ci_logo

Abonnez-vous gratuitement à la newsletter 7info

L’INFO, VU DE CÔTE D’IVOIRE