Analyses

Ouattara, nouveau départ ? / Philippe Di Nacera

Mis à jour le 15 décembre 2020
Publié le 15/12/2020 à 10:30 , ,

Abidjan était le lundi 14 décembre la capitale du continent africain. Le parterre de chefs d’État en exercice (parmi lesquels Macky Sall, Faure Gnassingbé, Patrice Talon, Denis Sassou-Nguesso, Nana Akufo Addo) ou d’anciens chefs d’État (Goodluck Jonathan ou Nicolas Sarkozy), venus assister à son investiture, avait de quoi satisfaire le Président Ouattara. Sans compter les organisations internationales (Union africaine, Union européenne, CEDEAO, UEMOA, ONU) et les représentations diplomatiques de toutes origines, présentes aux premières loges… Un soutien de la communauté internationale après le processus électoral contesté qui a failli emporter la Côte d’Ivoire dans un nouvel abîme.

En observant ce spectacle, on se disait : le président élu pour un troisième mandat a gagné sur toute la ligne. Ceux qui voyaient en Ouattara un brillant technocrate, mais moins un politique avisé (qui n’a pas entendu cela à Abidjan?), en sont pour leurs frais : il a su déployer des trésors de finesse politique et de persuasion, tant en interne qu’à l’extérieur du pays, pour défricher un chemin qui lui est finalement favorable. Le voilà désormais en position de force, adoubé par la communauté internationale, bien assis dans son fauteuil présidentiel. Plus personne ne conteste la légitimité de l’élection qui l’y a conduit.

Même Kouadio Konan Bertin, adoptant la posture « d’opposant Républicain », assistait à l’investiture.

Alassane Ouattara sait que tous ces soutiens l’obligent. Il a conscience que son dernier mandat devra être utile à la Côte d’Ivoire. Dans la feuille de route qu’il a présentée, il a voulu démontrer qu’il a compris les attentes et pris en compte tous les événements qui ont marqué le scrutin présidentiel de 2020. Il s’est montré offensif dans son discours, censé ouvrir une nouvelle page de sa présidence.

Les orientations présentées sont au nombre de quatre. Deux d’entre elles accentuent le virage social pris par le pouvoir (« offrir plus d’opportunités à chaque citoyen aspirant à un mieux-être », a-t-il dit), les deux autres concernent le renforcement de la cohésion nationale.

L’éducation, la formation et l’emploi des jeunes sont donc hissés au rang de toute première priorité. « L’éducation est un droit inaliénable pour tous les enfants de notre pays ». L’école est l’alpha et l’oméga du développement et tout sera fait pour que la loi d’obligation scolaire se déploie pleinement. Les formations techniques et professionnelles devront être plus en adéquation avec le marché de l’emploi. Pour bien enfoncer le clou, et couper court aux polémiques et contestations qui ont fleuri ces derniers mois, le Chef de l’État a annoncé la prise en charge des frais de COGES, « jusque-là supportés par les parents dans le primaire et le secondaire », par l’État et les collectivités locales.

Vient ensuite la lutte contre la pauvreté et la santé, ce que le Président de la République appelle « le développement social inclusif » dont « l’autonomisation économique des femmes », est un volet essentiel. Alassane Ouattara souhaite, d’ici cinq ans, le doublement à 500 000 du nombre de femmes bénéficiaires du Fonds d’Appui aux Femmes de Côte d’Ivoire (FAFCI), « ce qui permettra de sortir trois millions de personnes de la pauvreté ». Quant à l’accès à la santé (« généralisation de la Couverture Maladie Universelle (CMU) et amélioration de la qualité de l’offre de soins »), il est l’un des aspects « du développement du capital humain (…) indispensable à la poursuite de notre dynamique vertueuse sur les plans économique et social ». Le Chef de l’État conclut par un engagement ferme à « faire reculer la pauvreté »

Troisième pilier du repositionnement de la politique d’Alassane Ouattara, la lutte contre la corruption « qui sape les fondements mêmes de l’État de droit et de la démocratie (…). La lutte contre la corruption sera renforcée et les cas de corruption sévèrement réprimés ». La corruption agit bien comme un plafond de verre pour le développement du pays, confirme le Chef de l’État. Elle n’est plus tolérable dans un contexte où les Ivoiriens réclament plus d’attention à leur endroit et plus de retombées, pour eux-mêmes, du progrès économique. Le président, qui retrouve ici les accents de sa première campagne présidentielle de 2010, devrait, enfin, vraiment sévir sur le sujet.

Enfin, le Président ADO a conclu avec ce qui, politiquement, est sûrement le plus urgent : l’accent mis sur la cohésion nationale, la paix, la réconciliation. C’est l’ardente obligation de ce Président s’il veut laisser un pays plus serein, en paix avec lui-même. Il annonce pour cela la création dans les prochains jours d’un ministère de la Réconciliation nationale et instruit le Premier ministre de reprendre le dialogue avec tous les partis politiques « afin de mettre en œuvre les recommandations de la CEDEAO relatives à la Commission électorale indépendante », en vue de l’organisation des prochaines élections législatives. La CEI sera donc réformée, c’est un geste à l’endroit de l’opposition. Espérons que celle-ci, qui s’est lourdement trompée dans l’évaluation de la situation durant la période électorale, saisira l’offre de dialogue sans opposer une liste de préalables aussi longue que peu réaliste en l’état du rapport de force.

Ce discours est la première illustration d’un nouveau positionnement, plus inclusif. On n’a senti aucune lassitude chez Alassane Ouattara. Derrière les mots transparaissaient plutôt une impatience d’agir et une implacable détermination. Montrer que lui, Alassane Ouattara, est capable d’obtenir des résultats, là où d’autres ont échoué, notamment pour réconcilier les Ivoiriens entre eux. À l’issue de la cérémonie, un haut dignitaire du régime parlait paradoxalement de « Nouveau départ » et de « Nouveau projet de société ». Donner du contenu à son dernier mandat a été mûrement analysé et collectivement réfléchi.

Citant Félix Houphouët Boigny, Le Président sait que c’est à ce prix qu’il « laissera davantage qu’il n’a reçu » à la prochaine génération. Il sait que c’est maintenant que l’histoire le regarde.

Philippe Di Nacera

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