Analyses

Kandia l’insubmersible / Philippe Di Nacera

Mis à jour le 6 avril 2020
Publié le 06/04/2020 à 6:52 , , ,

Un « conoravirus » vaut-il un tel déchaînement de haine? Depuis deux jours c’est l’hallali sur la ministre Kandia Camara qui a eu le désagrément de trébucher un coronavirus. C’est trop. Et c’est assez.

Ce déchaînement n’est que le symptôme de l’ennui, épuisant, que ressentent certains confinés en ces temps d’arrêt de l’école, des transports, du commerce, bref, de tout ce qui fait l’activité normale de ce pays, pour lutter contre la propagation d’un virus tueur. Il est aussi le fait d’autres, qui se croient malins et forts, dont c’est la spécialité depuis des années de débusquer tout ce qui peut déstabiliser la dame. À ceux-ci, outre le fait que je les trouve assez mesquins et sans grand discernement de poursuivre leur entreprise de démolition en ce moment (on ne pourrait pas instaurer une petite trêve coronarienne?), je voudrais dire quelques mots.

Kandia Camara est-elle soluble dans le « conoravirus »? Vous qui le pensez en serez pour vos frais. Vous qui l’espérez, encore plus. Haineux ou intransigeants vous pouvez l’être, c’est même votre droit le plus strict. Mais je voudrais charitablement donner ce conseil amical : Vous usez inutilement votre bave à lui cracher dessus ; vous usez inutilement vos yeux sur les écrans de vos smartphones à écrire et à partager tous les posts « kandia bashing »; vous usez inutilement vos doigts sur vos claviez à taper ce que vous croyez être des méchancetés qui l’atteindront. Vous êtes comme des souris en cage qui courent très vite dans leur petite roue. Cela ne vous mènera nulle part, et vous serez fatigués avant elle.

Vous avez beau vous déchaîner contre elle, il ne se passera rien. Car sur elle, tout glisse. A croire qu’elle est insubmersible. Mieux, plus vous serez violents, moins vous l’atteindrez. La différence entre elle et vous c’est que la ministre de l’éducation, qui a la peau dure des grands fauves politiques, connaît, elle, le sens du mot de Talleyrand, « Tout ce qui est excessif est insignifiant ». Et excessif, vous l’êtes toujours avec elle, scrutant le moindre de ses mouvements de lèvres pour chercher le lapsus et vous jeter dessus. C’est tout ce que vous avez contre elle, en fait : ses lapsus. Vous en faites des montagnes mais, si vous le remarquez, vos montagnes n’accouchent jamais que de toutes petites souris. Certains de ses lapsus, me direz-vous, sont drôles, j’en conviens. Le « conoravirus » en fait partie. Mais celui-ci connaîtra le même sort que les précédents, « il n’ira pas quelque part ».

Car c’est l’autre grande différence entre elle et vous, elle agit depuis presque dix ans au service de l’école pendant que vous ne faîtes que tendre vos pieds pour qu’elle trébuche dessus. Depuis toutes ces années, vous n’avez pas réussi à la faire trébucher.

Que vous vouliez ou non, elle a transformé durablement l’institution scolaire quelle a ramassé en miettes quand elle est arrivée. Que vous le vouliez ou non, des milliers de classes et d’écoles ont été construites dans ce pays ; des milliers d’enseignants ont été recrutés, leur formation a été profondément remaniée ; que vous le vouliez ou non, les années scolaires commencent et se finissent à date fixe, les examens ont lieu et le taux de réussite augmente chaque année. Certes avant, c’était la crise. Quel ministre pouvait travailler normalement? Aucun. Mais après, c’était la crise de l’école, et il a fallu une boule d’énergie, de puissance et volonté, comme cette femme, pour s’attaquer à l’un des pires dossiers de la République.

Je suis un observateur, pas tout à fait ivoirien, mais désormais pas tout à fait étranger non plus. Alors je vous le dis, avec mon regard externe/interne, la Côte d’Ivoire a de la chance d’avoir eu une seule et même personne à la tête de ce département ministériel depuis dix ans. Elle a de la chance d’avoir eu ce bulldozer en forme de ministre pour mener une seule et même politique depuis dix ans et conduire tambour battant, avec une équipe issue de « l’ancien régime », dont elle a su forcer le respect, les réformes les plus colossales que ce secteur a connu depuis la création du pays. Et l’observateur que je suis vous fait cette prédiction : la loi d’obligation scolaire, votée en 2015 et qui depuis est la boussole de cette femme, cette loi qui prendra encore au moins dix ans avant d’être pleinement mise en œuvre (en France cela a pris facilement quarante ans), cette loi voulue par Alassane Ouattara mais dont Kandia Camara porte la paternité, cette loi que tous ses successeurs assumeront avec entrain, cette loi vous dis-je assurera la pérennité de son nom dans la postérité, de la même manière que la loi sur l’école obligatoire votée en France en 1885 a permis de garder dans la mémoire collective le nom de Jules Ferry. Que vous le vouliez ou non, Kandia sera la Jules de la Côte d’Ivoire. Mieux vaut vous y faire.

Vous pouvez penser que sa politique est trop lente, trop ceci ou pas assez cela. Vous pouvez croire que le travail est mal fait ou que des erreurs sont commises. La presse où les syndicats ne se privent pas de relever tous les défauts. Ils sont en cela dans leur rôle. Aidez-les plutôt à lui trouver des poux sur le fond des dossiers si vous en trouvez, vous serez plus crédibles. Et probablement plus efficaces aussi.

En attendant, petites souris que vous êtes, moulinez dans vos petites roues. Aujourd’hui, le défi est plus grand que vous. Il faut trouver les moyens de faire bosser les enfants à la maison pour ne pas que cette année soit totalement blanche. Les chiens aboient, la caravane passe.

Philippe Di Nacera

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