Analyses

​La politique, c’est de l’eau vive / Philippe Di Nacera

Mis à jour le 4 mars 2021
Publié le 19/11/2018 à 10:46

L’actualité est un trésor. Elle livre à notre observation des événements d’ampleur nationale ou internationale que les journalistes, à juste titre, commentent à l’envie. Elle offre aussi des pépites, sous forme de micro-évenements, dans le sens où ils sont quasi-imperceptibles, qu’il faut, tout autant, savoir regarder et comprendre. Cette semaine en fut riche, dans les deux catégories. Ils nous apprennent que la politique est comme l’eau vive. Elle s’infiltre dans tous les interstices qui s’offrent à elle, même dans les lieux ou les moments les plus inattendus. Succession de « choses vues » qui m’ont suscité exaspération, étonnement, espoir ou émotion.

Exaspération
Le Président Trump est un goujat. Et un couard. Ce tigre des réseaux sociaux devient chaton face à ceux qu’il insulte. Cela s’est vu avec le Président Russe, Vladimir Poutine, et s’est vérifié avec le Président Français, Emmanuel Macron. Les tweets qu’il a écrits, insultants pour son homologue français et, plus grave, pour la France et son peuple, sont inédits dans les relations internationales. Comportement irrespectueux, y compris vis à vis de l’événement solennel pour lequel il s’était déplacé, la commémoration du centenaire de la fin de 1ère guerre mondiale. Celle-ci fut une boucherie, également pour ses compatriotes, venus par milliers sur le sol de France combattre pour la liberté. À noter que cet « immense personnage » qui dit de lui, sans rire, qu’il est un génie, a lancé ses tweets vengeurs juste avant son atterrissage à Paris et juste après son décollage pour retourner aux Etats-Unis. Heureusement pour lui que le ridicule ne tue pas. Or la France, ce jour là, se recueillait pour se souvenir des 540 victimes, morts et blessés, des attentats du 13 novembre 2015. Un peu de décence, après la courtoisie, ne nuirait pas non plus. Le Président Macron, dans une interview à la télévision, a répondu sobrement et justement à Donald Trump que « lorsque on est alliés, on se respecte ». Plus que deux ans!

Étonnement
Mardi 13 novembre, aéroport Félix Houphouët Boigny. Le Ministre d’Etat, Ministre de la Défense, Hamed Bakayoko, arrive de Paris avec sa famille, raccompagnant sur sa terre la dépouille de son père disparu quelques jours plus tôt. Étonnement et forte impression de voir toute la République, du sommet à la base, présente pour l’accueillir. Une volonté du Président Alassane Ouattara pour marquer sa relation filiale à l’homme. Des centaines de personnes se sont déplacées pour apporter soutien et réconfort à « Hamed » (tout le monde l’appelle ainsi pour marquer la proximité), à sa famille, et bien sûr, rendre un hommage posthume au papa. Une véritable démonstration de force, involontaire, mais qui dit beaucoup de choses. D’abord, que cet homme, resté simple et accessible, chaleureux, travailleur et fédérateur, dont la réputation de générosité n’est pas indue, cet homme a une histoire personnelle avec chacun des individus présents ce soir-là. C’est sa force. Il noue des liens profonds et éclectiques. Le savoir est une chose, le voir en est une autre. Tout comme pressentir que son éclatante victoire à Abobo a propulsé le ministre d’Etat dans une nouvelle dimension politique, est une chose. C’est la conséquence logique pour qui a reçu l’onction du peuple dans une équation à plusieurs inconnues, particulièrement complexe à résoudre. Mais en avoir la démonstration tangible, à coup de milliers de personnes accourues pour l’entourer, en est une autre. Rappelons qu’à Paris, pas moins de quatre chefs d’Etats en exercice s’étaient déplacés pour le réconforter. Sans rien retrancher aux mérites de ce défunt père admiré et loué pour sa droiture, à qui d’autre ce genre d’accueil à l’aéroport, suivi des cérémonies, tout aussi impressionnantes, de condoléances et de levée de corps du défunt, à qui d’autre qu’à un homme d’Etat ces honneurs sont-ils réservés? Cela en fait de facto un prétendant crédible à diriger, un jour, son pays. Il a bien le temps mais peu nombreux sont les membres de ce « club » fermé. Homme de devoir, il répondra en son temps à l’appel de son camp. C’est peut-être, au delà du grand départ, le dernier cadeau d’un père à son fils. Voilà donc le message subliminal, involontaire mais éminemment politique, que cette triste circonstance a permis aux ivoiriens d’adresser à celui qu’ils appellent affectueusement Hambak.

Espoir
La note d’espoir est venue d’une photo apparemment anodine. Deux dames déjeunant, mardi dernier, dans un restaurant, comme deux amies de longue date peuvent se retrouver. Elles fixent l’objectif, souriantes et détendues. Ces deux dames ne sont pourtant pas n’importe lesquelles. Il s’agit de Madame Dominique Ouattara, Première Dame de Côte d’Ivoire, et de Madame Henriette Konan Bedié, ex-Première Dame de Côte d’Ivoire. Dans le contexte politique actuel de déchirure entre le RHDP et le PDCI, l’image n’est pas neutre, n’en déplaise aux services de communications respectifs qui banalisent l’événement. Pourquoi, même si elles se rencontrent régulièrement, comme on veut le laisser penser, ont-elles cette fois accepté que leur tête-à-tête soit rendu public? Un déjeuner de Premières Dames, surtout si leurs époux sont en palabre, véhicule forcément un message politique. Va -t-on, dès lors, vers une réconciliation des deux vieux leaders, alors que l’on sait que des missions de bons offices sont en cours? Si oui, quelles en seront les conséquences politiques à court terme et dans la perspective de l’élection présidentielle de 2020 : position du PDCI par rapport au RHDP, sort des « durs » dans les deux camps, participation du PDCI au gouvernement, choix d’un ou de deux candidats pour la présidentielle, etc? Quoiqu’il en soit, un signal de décrispation a bien été envoyé et perçu. La communication politique se pare parfois de subtilité pour faire passer les messages les plus forts.

Émotion
C’est encore la longue séquence des obsèques du père du Ministre d’Etat Hamed Bakayoko, qui nous en fournit la matière. Elle est venue du discours, sobre, plein d’humour et de respect, de Monsieur Affi N’Guessan, Président du FPI, lors de la cérémonie de levée de corps, jeudi dernier. Au delà des divergences et des fractures politiques qu’il n’a pas cachées, c’est en tant qu’homme, a -t-il dit, qui a bien connu le défunt dans sa vie professionnelle, qu’il s’est exprimé. L’essentiel, a -t-il souligné, se trouve dans l’humanité rassemblée devant le catafalque. Et dans la communion des esprits qui s’ensuit. Le respect et la bienveillance transpiraient de chacune de ses paroles. Dans l’ambiance de recueillement qui sied à ce genre de cérémonie, et devant le chef de l’Etat Ivoirien qui y assistait, on se disait que ces hommes ne pourraient plus se retrouver dans un face à face haineux et meurtrier. Message de paix, en creux, reçu cinq sur cinq.

Philippe Di Nacera
Directeur de PoleAfrique.info

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